NOUS L'APPELONS MERE NATURE

Publié le par Le Syndicat des journalistes et écrivains

NOUS L'APPELONS MERE NATURE

 

« La Nature ! Elle nous entoure et nous étreint, impuissants que nous sommes à nous séparer d’elle… Nous vivons en son sein et ne la connaissons pas. Elle nous parle sans cesse, mais ne trahit pas son secret… Elle est toujours pensée et toujours réfléchit, bien que ce ne soit pas à la façon de l’homme, mais à celle de la Nature. » Johann W. von Goethe

La Nature doit être considérée comme sacrée. De cette sacralité, nous devons en avoir conscience, parce que toutes les vies la composant sont des expressions de la Vie Une. La Nature donne aux hommes, depuis l’origine, ce dont ils ont besoin, et cela sans rien demander en contrepartie, sinon le respect ; et nous devrions respecter toutes les vies qui s’y expriment, la composent, car toutes les vies sont dépendantes les unes des autres. Mais les humains, avec leur égoïsme, leur aveuglement, leur ignorance, polluent la Nature, l’épuisent, et ils réclament toujours plus d’elle.

Les anciens peuples l’appelaient Mère Nature, et ils lui rendaient hommage, lui rendaient des sacrifices (des offrandes rituelles), car nous rendons toujours hommage à celle, celui ou ceux qui nous nourrissent et prennent soin de nous. Nous connaissons des chants qui lui étaient dédiés, des lieux qui lui étaient consacrés, comme le sanctuaire d’Eleusis où Déméter était vénérée comme déesse de la Terre, son nom signifiant très certainement Terre-Mère. Les fameuses Ecoles de Mystère de l’Egypte, de l’Inde et de la Grèce anciennes étaient des Ecoles de Sagesse, gardiennes des Connaissances ancestrales millénaires.

Déméter était la protectrice de l’agriculture et de tous les fruits de la terre, c’est-à-dire de tout ce que Mère Nature peut offrir aux hommes. Nous pouvons aussi dire, comme James Lovelock, que notre planète est un organisme vivant : Gaïa, la Terre Mère ou Grande Mère,  source et support de toute vie, et matrice au sein de laquelle toute vie organique retourne. Dans d’autres mythologies elle a porté d’autres noms ; dans la cosmologie platonicienne elle est nommée l’Ame Universelle (l’Anima Mundi).

Devant les phénomènes et les forces de la Nature (orages, tempêtes, séismes ou éruptions volcaniques), que nous ne pouvons contrôler, les hommes eurent, et ont encore, des comportements de frayeur. Il en résulta, aux cours des millénaires, la création de mythologies regroupant des dieux et déesses, qui représentaient en fait les différentes qualités, forces et énergies de la Nature. Ces dieux et déesses étaient vénérés, sollicités, invoqués, pour contrer les effets des phénomènes naturels, que les populations d’alors ne comprenaient pas.

D’autre part, dans la Nature, la vie et la mort se côtoient à tout moment. Chaque vie éclot après un temps de repos, de sommeil, puis la vie arrive à maturité, a une durée courte ou  longue, puis meurt, se désagrège, cela de cycle en cycle. Mais y-a-t-il vraiment mort ? Car ce qui meurt, se décompose, pourrit, mais un jour de cette pourriture apparaîtra d’autres vies. La vie dans la nature est une succession de métamorphoses, de changements, de mouvements : rien ne meurt, rien ne se crée, tout se transforme dans la nature pour ceux qui l’observent ou y travaillent. Nous pouvons aussi observer que la nature a une mémoire et que ses différents rythmes de vie et de croissance sont régit par une nécessité que seule Mère Nature connaît.

Cependant, à différentes époques, et particulièrement au cours de la nôtre, depuis l’âge industriel, les hommes crurent et pensent toujours pouvoir dominer la Nature. Dans certains secteurs, peut-être, quand nous respectons l’environnement et la Vie. Mais plus généralement, cela s’est avéré être néfaste et destructeur. Et nous pouvons nous demander où cette soi-disant domination nous a présentement mené ? Nous avons réussi tout au moins, avec l’industrialisation et l’agriculture intensive à épuiser certaines ressources, à rendre stériles des terres et à polluer rivières, fleuves et mers. Les agriculteurs de la vallée du Nil ou d’autres régions du monde ancien n’avaient pas ce même comportement de domination. Ils coopéraient avec la Nature, la respectaient tout en effectuant des modifications comme la construction de systèmes d’irrigation, le défrichage et le déboisage pour dégager des terres cultivables, en effectuant des greffes, des hybridations, etc. Il n’y avait pas comme aujourd’hui une surexploitation des terres avec l’emploi d’engrais chimiques et l’épandage de pesticides qui empoisonnent l’environnement, ni ces élevages intensifs, monstrueux, pour une rentabilité maximum, qui ressemblent à des entassements sans considération pour le règne animal ni même pour les individus qui consommeront leur chair.

Nous observons donc que nos comportements sont inadéquats, que les hommes se sont écartés des rapports justes de coopération, de bienveillance et d’humilité avec la Nature, de cette coopération nécessaire pour que l’harmonie entre elle et les humains demeure et soit la règle. Pourquoi ce comportement négatif des hommes ? Il y a bien des raisons à cela. La principale est la cupidité : le gain avant toute chose et la surconsommation imposée au détriment du respect de la vie et des écosystèmes. Avec ces comportements surgissent aujourd’hui de nombreux problèmes. Par exemple : celui lié aux abeilles, de leur rôle majeur ; l’emploi d’engrais et de pesticides ; les algues vertes qui envahissent des plages bretonnes ; les terres agricoles que l’on laboure trop profondément et trop souvent, etc. Si un  jour les abeilles venaient à disparaître, ou tout au moins si leur population se réduisait radicalement, qui effectuera la pollinisation des fleurs des arbres fruitiers ?

Depuis des années, responsables et décideurs ont fermé les yeux sur les effets dévastateurs des produits chimiques. Allons-nous continuer ? Car le résultat fera peut-être qu’un jour d’immenses zones de terres agricoles seront stériles pour des dizaines de décennies voire des siècles, que l’eau des nappes phréatiques sera impropre à la consommation, etc. En réponse à ces interrogations, certains disent que nous pourrions aller chercher de l’eau sur d’autres planètes, ainsi que certains minéraux ou métaux qui nous seront nécessaires. Ils disent n’importe quoi ! Car l’homme exploitera de la même façon, et sans respecter l’environnement des planètes colonisées. Ils ne s’interrogent aucunement sur l’interdépendance des vies dans notre système solaire, comme il y a une interdépendance de toutes les vies, formant divers  écosystèmes sur notre planète. L’humanité pense-t-elle encore pouvoir dominer la Nature de cette façon, l’épuiser encore plus, sans risquer que le boomerang revienne vers elle avec une force que nous ne pouvons imaginer ?

Le philosophe américain Ralph Waldo Emerson, hostile à toute tradition figée et à tout système dogmatique, écrivait : « L’amoureux de la nature est celui dont les perceptions externes et internes sont parfaitement ajustées les unes aux autres, qui a gardé l’esprit de l’enfance jusque dans l’âge adulte… Dans les bois… l’homme se dépouille des ans comme le serpent de sa mue et redevient toujours un enfant, dans quelque période de sa vie qu’il soit. On trouve dans les bois la jeunesse éternelle. Au sein de ces plantations divines règne un décorum solennel et sacré, tout est pavoisé pour une fête perpétuelle, et l’hôte ne voit pas comment il s’en lasserait, fût-ce dans un millier d’années. Dans les bois, nous renouons avec la raison et la foi. Là, je sens que rien ne peut m’arriver dans la vie – nulle disgrâce, nulle calamité que la nature ne puisse réparer. »

Certains scientifiques et les décideurs pourront sourire à la lecture de ces lignes, mais les personnes qui sont en accord avec la Nature, qui l’aime, comprendront ce qu’Emerson voulut exprimer. Il est évident que nous ne pouvons aller tous vivre dans les bois ou les forêts. Mais si un jour nos métropoles surpeuplées et polluées devenaient inhabitables, nous serions bien contents de les trouver, à moins qu’il n’y ait plus ni bois ni forêt… seulement des déserts pour les survivants.

Bibliographie

Johann Wolfgang von Goethe, La Métamorphose des plantes, Ed. Triades.

Paul Foucart, Les Mystères d’Eleusis, Ed. Pardès.

Victor Magnien, Les Mystères d’Eleusis, Ed. Payot.

James Lovelock, La Terre est un être vivant, L’hypothèse Gaïa, Ed. Flammarion.

Ralph Waldo Emerson, La Nature, Ed. Allia.

Thomas Berry, Le Rêve de la Terre, Ed. Salvator.  

Rupert Sheldrake, L’Ame de la nature, Ed. Albin Michel.

 

Didier Du Blé, poète 

Juin 2026

Publié dans N° 389 - 2e Tri 2026

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