RETOUR DES PETEITS BONHEURS

Publié le par Le Syndicat des journalistes et écrivains

PETITS BONHEURS

 

Le facteur est pressé : « tenez, Madame Garrigue, voici beaucoup de courrier pour vous ». Juste un au revoir haletant et le préposé est déjà reparti dans les chemins cabossés de la montagne. « Encore des factures ! » se plaint la nonagénaire. Puis, en-dessous du paquet d’enveloppes, gît une carte colorée un peu écornée qui a sans doute longtemps voyagé. Mme Garrigue n’en croit pas ses yeux : la carte était écrite par son mari… Par la suite, son bateau avait fait naufrage au retour d’un voyage d’affaires au Brésil. « Je t’aimerai toujours au-delà des mers et des montagnes », mais c’était il y a 35 ans !

L’escalier est raide après une montée de l’ascenseur en douceur. C’est comme cela pour la plupart des chambres de bonne des immeubles haussmanniens de Paris. Toc, toc, Isa frappe désespérément. Soudain, la porte du voisin s’ouvre : « Elle est partie chez sa nièce ». Isa est désappointée. « Venez donc partager mon dîner, vous ne serez pas venue pour rien ! » Isa accepte bien que ce soir-là, elle doive préparer sa valise et partir le lendemain à Brest. Le voisin ne lui fournit pas son billet de train pour Brest, mais lui offrit une somptueuse part de gâteau Paris-Brest, car Yvan était apprenti pâtissier dans un restaurant du boulevard du Montparnasse.

Pour une fois, la jardinerie n’était pas bondée ce samedi soir, la fête des Mères était passée. Ginette en profita pour faire un tour et admirer toutes sortes de plantes inconnues d’elle. Autour d’une petite cascade, les bonsaïs attirèrent son attention : il y en avait de toutes les tailles et de toutes les opulences. Soudain, le bras d’une cliente qui traînait malencontreusement balaya la dernière rangée des petits arbres ; vlan, le plus petit de la rangée se fracassa sur le sol. On s’affaira pour réparer les dégâts et envoyer l’infortuné dans une vaste poubelle. Ginette veillait : « Je peux le récupérer ? ». « Mais il est mort Madame ! ». « Pas de souci, on me surnomme ‘Ginette la main verte’ ». Depuis deux mois, le petit arbre est le roi du salon de Ginette… Jusqu’à Olaf, le chat, qui voulut bien, lui aussi,  laisser la vie sauve au petit arbre.

Comme d’habitude, lorsque l’on couche dehors, la nuit est longue, peuplée de rêves tendres ou frondeurs. Le seul qu’il eut en mémoire était que son ticket de loto était gagnant. Oui, le buraliste, contre son petit bout de papier, lui remit 4,50 euros. César, le loser de toujours, en était tout ébahi. En sortant du bureau de tabac, il heurta presque un client. « Tiens, mais c’est toi César, depuis le temps… ». Un copain  de toujours lui tapait déjà sur l’épaule : « Je prends mes clopes et je t’emmène manger un bout et boire un canon ». Juste le temps pour le copain retrouvé d’acheter pour son vieux pote un sandwich au poulet… et César avait gagné un somptueux et riche repas pour les deux jours à venir, il se sentait devenu le roi du macadam.

Un calme feutré régnait dans la bibliothèque : c’était  bien le propre de ce temple de la culture. Aristide s’assit à un poste de travail et y posa son ordinateur. Le livre qu’il avait choisi d’emprunter, « Le Nord du Nord » lui adressait déjà un coup d’œil complice. Celui-ci s’ouvrit spontanément à l’endroit d’une photo d’un réfrigérant iceberg… et il n’y avait pas que cela, une photo marque-page oubliée peut-être par le précédent lecteur, montrait une « communiante » des années trente, un nom, une adresse au dos du cliché. Aristide, tout ému et troublé, la  renvoya plus tard au destinataire supposé, en y ajoutant ses coordonnées et son numéro de téléphone. Trois jours plus tard : « Merci, Aristide, pour votre démarche, c’était l’unique photo de ma mère devant illustrer un livre que je viens d’écrire sur les us et coutumes d’un bourg breton. Sans ce cliché, l’éditeur aurait déclaré forfait ! ». Kenavo !

Les cartables, trousses et crayons en tous genres font la une des supermarchés. Les p’tits gars, pour la rentrée n’ont qu’à bien se tenir. Des linéaires étalent à perte de vue les ustensiles de l’apprentissage d’un savoir pas toujours certain. Une mère et sa fillette déambulent dans les années encore vierges de tout autre écolier. Un papier, minutieusement plié et jeté au sol, attire l’attention d’un client. « Qu’est-ce donc ? ». C’est une liste de fournitures scolaires pour la prochaine rentrée et, plus bas, une ligne où il est écrit un code probablement d’ouverture de porte. « Bingo » crie notre homme, « c’est le code perdu de mon ancien pote de classe de la rue d’à-côté ». « On s’est enfin retrouvés et revus, après deux ans d’attentes qui auraient pu être vaines et désespérées ».

Quitterie DUVANTEC

 

Publié dans N° 373 - 2e Tri 2022

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