CINEMA de Christian GREGOIRE
LE GRAND BAIN, de Gilles Lellouoche
C’est l’histoire d’une bande d’hommes entre deux âges, cabossés par la vie, qui tentent de reprendre en main leur destin en se lançant dans la natation synchronisée. A partir d’un tel argument, on pouvait s’attendre à tout, y compris à une pochade facile. Pourtant, avec ce Full Monty à la française, Gilles Lellouche, dont c’est la première réalisation, propose une des meilleures comédies de l’année.
On trouve donc une belle variété de quadra-quinqua en crise. Les imperfections de ces héros fatigués, sont filmés avec humour, mais aussi –et cela fait toute la différence– avec empathie. ’aventure chorégraphique prend des allures de parcours initiatique ; où l’on suit un ballet aquatique à la fois grotesque, épique, improbable, et en fin de compte très émouvant. Ce que célèbre ce film, ce n’est pas la masculinité triomphante, mais celle qui ose exposer ses failles et prendre des coups à l’ego. La piscine devient un grand bain amniotique, où ces vieux bébés vont renaître, s’affirmer, se réinventer, se dépasser… Cesser de vouloir correspondre à un idéal de virilité ancestrale, ou à un modèle de compétitivité, privilégier le travail d’équipe et la solidarité qui réchauffe. Les bons mots et les gags n’empêchent pas le film, en filigrane, d’égratigner les dérives de la société individualiste et la course à la performance et de porter un message de fraternité.
NOS BATAILLES, de Guillaume Senez
Elle est partie. Comme ça, sans prévenir. Elle n’est pas allée chercher les enfants à l’école, elle a pris ses affaires et n’a rien laissé, pas un mot, pas une lettre, juste du vide et des questions. Olivier, son mari, n’a rien vu venir, débordé par son boulot de contremaître, plus préoccupé par les pressions de ses supérieurs que parle spleen de sa femme. On ne sait pas grand-chose d’elle sinon les prémices d’une dépression… Quelques indices. L’histoire nous laisse avec Olivier et sa progéniture, dont il ne sait trop quoi faire. Mais avec l’aie de bonnes âmes, tous livreront leurs batailles, dans ce film au croisement de l’intime et du social, qui garde un équilibre fragile, entre les grandes douleurs et la grisaille quotidienne, entre la chaleur des liens affectifs, et les froides rigueurs des vies ordinaires, tout un maillage de contraires et de contraintes, d’injustices, de colères, de tendresses et d’usure.
SOFIA, de Meryem Ben M’Barek
Pour éviter le scandale, et accessoirement la prison, une adolescente qui vient tout juste d’accoucher, et un jeune homme montré du doigt mais qui nie être le père de l’enfant, sont sommés de se marier, et ont d’ailleurs intérêt à le faire. Dans un Maroc encore très replié sur des visions séculaires, ce film est une dénonciation d’une société hypocrite. Le dénouement frappe d’ailleurs par son cynisme désenchanté.
FRERES ENNEMIS, de David Oelhoffen
Un policier issu de la cité, et un dealer chevronné ont grandi ensemble. Ils savent tout l’un de l’autre et auraient presque pu échanger leurs destins. Le film raconte leurs retrouvailles décisives, au moment où le caïd trébuche dangereusement ; et où le flic s’interroge sur son identité. L’attrait du film tient beaucoup à la place que prend le portrait intimiste des deux hommes entre les scènes d’action. Le cinéaste abolit sans cesse la frontière entre les ingrédients du polar et une dimension plus existentielle. Sur le désarroi actuel de la police dans les quartiers, sur le sentiment de déshérence des cités, « Frères ennemis » propose bien des variations… Que le duel final singularise encore, lorsque se rejouent les tourments de l’adolescence et la violence du déterminisme social.
UPGRADE, de Leigh Whannell
Les passagers d’une voiture sans chauffeur en perdent le contrôle jusqu’à l’accident, sous l’œil d’un drone de la police. De l’avenir immédiat à la science-fiction, il n’y a qu’un pas : dans ce film plaisant, l’homme ressorti tétraplégique de l’accident retrouve bien plus que ses capacités normales, grâce à un savant qui lui greffe une puce électronique d’un genre inédit. Place ensuite à l’action. Mais au-delà d’un film d’anticipation et d’aventure, il s’agit aussi d’une réflexion alerte sur le libre-arbitre face au contrôle de tous les « Big Brother » auxquels nous sommes et nous serons confrontés.
SHEHERAZADE, de Jean-Baptiste Marlin
A Marseille, Zac, 17 ans, jeune délinquant qui cherche sa voie autant qu’il se cherche lui-même sort tout juste de prison. Il rencontre Shéhérazade, une prostituée adolescente aussi perdue que lui. .. Une rencontre qui va bousculer totalement leurs vies. Ce film réaliste et intense offre à la jeunesse meurtrie la consolation magnifique d’une histoire d’amour qui répare, et en l’occurrence aide aussi à grandir.
LE CAHIER NOIR, de Valeria Sarmiento
Librement de l’auteur classique portugais Camilo Castelo Blanco, cette histoire raconte le singulier itinéraire d’une jeune nourrice, à travers l’Europe, au crépuscule du XVIIIe siècle. Digne et courageuse, l’héroïne séduit, tout comme le sujet abordé, la quête de l’ascendance et de la filiation. Sans psychologie mais avec un récit elliptique, ce film parvient à saisir ce qu’est une destinée.
GALVESTON, de Mélanie Laurent
Piégé par un de ses « patrons », malade, Roy, un petit gangster de la nouvelle-Orléans, n’a plus qu’à fuir vers la ville de Galveston. Il embarque avec une jeune prostituée rencontrée par hasard. Entre ces deux êtres que la vie n’a pas épargnés se forge une histoire fondée sur l’Amérique profonde, hors des réussites urbaines de cette grande économie libérale qui aime laisser dans la marge les laissés-pour-compte comme antihéros d’un cinéma de paumés. Thriller intéressant sur le fond social, et sur la forme autour d’un duo lié par d’autres sentiments que l’amour ou l’amitié.
LIBRE, de Michel.Toesca
Un documentaire sur Cédric Herrou, un agriculteur qui a risqué la prison parce qu’il venait en aide aux migrants à la frontière italienne. Portrait touchant d’un homme simple qui a gardé toutes les valeurs qui manquent à beaucoup d’autres, la solidarité et l’humanité. Et parce qu’il tient à sa dignité, il défend avec justesse l’idée que tout individu ne peut être privé de la sienne.
SILENT VOICE, de Naoko Yamada
Au Japon, le handicap est souvent une honte, une source de problèmes. Déconsidérées, exclues, les personnes handicapées sont souvent regardées comme des citoyens de seconde zone, un fardeau pour leur proche et pour la société. En arrivant dans son nouveau collège, Shoko en fait l’expérience. Sourde et muette, la jeune fille devient la victime d’un groupe emmené par Shoya. Plus bête que méchant, celui-ci sape toutes les tentatives de la nouvelle venue pour s’intégrer. Shoko finit par changer d’établissement, mais considéré dès lors comme odieux, son persécuteur est mis au ban par les autres élèves. Isolé, ignoré, consumé par le remordes, il décide alors de retrouver sa victime et d’obtenir son pardon. Ce film d’animation très réussi autour de deux tabous que sont le handicap et le harcèlement scolaire, laisse une belle part aux états d’âme
A (re) découvrir
Conçu par Ely Landau, « King, de Montgomery a Memphis », nommé à l’Oscar du meilleur documentaire en 1971, mais demeuré inédit en France, sort enfin en salles. On y suit les grandes étapes de l’engagement de Martin Luther King, de ses premiers discours de 1955, jusqu’à son assassinat en 1968. Devant des images d’actualités d’une incroyable violence (des flics tabassent sans ménagement hommes, femmes et ados, pourvu qu’ils soient noirs), on mesure l’incroyable dilemme auquel se heurte ce pacifiste, qui invitait à essayer « d’aimer ses ennemis ». D’autant évidemment que ces violences en ont entraîné d’autres. Le film passe sous silence les émeutes qui ont suivi le meurtre et les faiblesses de l’enquête pour en retrouver les responsables. Ici, seule la parole de Martin Luther King importe. Seul son pacifisme forcené s’impose.
Enfin, notez que va ressortir sur les écrans, un film de 1932 « l’Adieu aux armes » de Frank Borzage
Ce mélo tiré d’un roman d’Ernest Hemingway, est sans le premier du cinéma parlant à évoquer la première guerre mondiale. Nord de l'Italie, en 1917, le lieutenant Frédéric Henry, engagé volontaire américain dans le corps sanitaire de l'armée italienne œuvre sur le front, où il porte assistance aux soldats alliés luttant contre les troupes austro-hongroises. Noceur et tête brûlée, il traverse avec une égale légèreté les dangers du front et les plaisirs de la vie de garnison, jusqu'au jour où il rencontre une jeune infirmière britannique qui a perdu son fiancé au front...
Christian GREGOIRE
