EDITORIAL de Christian GREGOIRE

Publié le par Le Syndicat des journalistes et écrivains

 

L’HUMANITE A CREDIT

 

Dernièrement, une information  quasi anodine, mais tout de même relayée dans un contexte de lutte contre la pollution chimique, a révélé que plusieurs chercheurs avaient noté une baisse significative et inquiétante de la population d’insectes dans le monde. Or, les insectes ont un rôle crucial dans les réseaux trophiques, c'est-à-dire les systèmes d’alimentation qui se mettent en place entre les êtres vivants.          

Cette information en  rejoint hélas une autre,  passée relativement inaperçue, dans la chaleur de l’été,  qui pourtant, constitue une véritable menace pour l’humanité mais dont ni les autorités de tous bords ni les décideurs internationaux ne semblent avoir pris la mesure : seuls quelques militants et scientifiques lucides alertent inlassablement depuis des décennies, mais on a bien l’impression qu’ils prêchent dans le désert.

Pourtant, la date est fatidique, et toujours plus précoce.  Depuis le mercredi 2 août, l’humanité vit à crédit : elle a consommé, en seulement sept mois, toutes les ressources que la Terre peut produire en une année. Jusqu’à la fin de 2017, pour continuer à boire, à manger, à nous chauffer ou à nous déplacer, nous allons donc surexploiter les écosystèmes et compromettre leur capacité de régénération.

Le « jour du dépassement de la Terre » est calculé chaque année par le Global Footprint Network, un institut de recherches international établi en Californie. Grâce à plus de 15 000 données des Nations unies, il compare l’empreinte écologique de l’homme, qui mesure l’exploitation des ressources naturelles de la Terre, avec la biocapacité de la planète, c’est-à-dire sa capacité à reconstituer ses réserves et à absorber les gaz à effet de serre.  Selon ses calculs, la consommation de l’humanité dépasse de 70 % les ressources disponibles. Autrement dit, l’équivalent de 1,7 planète est nécessaire pour assouvir les besoins des humains.

Nous contractons cette dette car nous coupons des arbres à un rythme supérieur à celui de leur croissance, nous prélevons plus de poissons dans les mers qu’il en naît chaque année, et nous rejetons davantage de carbone dans l’atmosphère que les forêts et les océans peuvent en absorber. Les conséquences de cette surconsommation se font déjà sentir : déforestation, déclin de la biodiversité, pénuries en eau, acidification des océans, érosion des sols, accumulation des déchets ou encore élévation de la concentration de CO2 dans l’atmosphère affectent l’ensemble du globe.

Encore excédentaire en 1961, avec un quart de ses réserves non consommées, la Terre est devenue déficitaire au début des années 1970. Et le jour du dépassement survient toujours plus tôt. Cette date tombait le 5 novembre en 1985, le 1er octobre en 1998, le 20 août en 2009. Depuis le début de la décennie, toutefois, l’accélération du calendrier est moins rapide. Reste qu’à ce rythme, nous aurons besoin de deux planètes en 2030. En cause, la croissance démographique mondiale, mais surtout des modes de vie toujours plus gourmands en ressources et dépendant des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz).

Tous les humains ne sont toutefois pas responsables dans les mêmes proportions. Avec le train de vie australien ou américain, il faudrait plus de cinq planètes pour vivre. Les Français, eux, en ont besoin de trois, les Chinois de 2,1, bien au-dessus de la frugalité indienne (0,6 planète). Rapporté aux ressources nationales, le Japon aurait besoin de sept fois son pays pour satisfaire sa consommation actuelle, l’Italie et le Royaume-Uni de quatre fois. Au total, l’empreinte écologique des pays développés est cinq fois supérieure à celle des pays pauvres. Même si parfois certains chiffres sont en trompe l’œil, car si on regarde les seules émissions de gaz à effet de serre, par exemple, on peut avoir l’impression que les pays riches les ont réduites. En réalité, ils en ont délocalisé une partie vers les pays pauvres.  L’empreinte carbone réelle de la France est ainsi d’environ 40 % supérieure à ses rejets carbonés.

Alors que beaucoup de responsables internationaux à minimiser la réalité, cette étude a le mérite d’inciter à prendre conscience des limites planétaires.

Comment inverser la tendance ? D’abord, en limitant les émissions de gaz à effet de serre, qui représentent à elles seules 60 % de l’empreinte écologique mondiale. Pour réussir à maintenir la hausse des températures bien au-dessous de 2 °C — objectif inscrit dans l’accord de Paris sur le climat de décembre 2015 —,  selon les spécialistes, l’humanité devra s’affranchir des énergies fossiles avant 2050.  Réduire les rejets carbonés de 50 % permettrait de reporter le jour du dépassement de près de trois mois. Ce qui n’est pas rien

Autre levier d’action : limiter l’empreinte alimentaire.  Pour cela, il est indispensable de stopper la déforestation, de diminuer notre consommation de produits dérivés des animaux, de lutter contre le gaspillage alimentaire et d’opter pour des modes de production plus durables, comme le bio, l’agroécologie ou la permaculture.  Ce qui n’est pas une mince affaire quand il s’agit de s’opposer aux lobbies agroalimentaires.

Dans le même temps, une autre étude révélait  que la faune  de la Terre était d’ores et déjà en train de subir sa sixième extinction de masse. Elle montre  que les disparitions d’espèces ont été multipliées par 100 depuis 1900, soit un rythme sans équivalent depuis l’extinction des dinosaures il y a 66 millions d’années. Bien avant, il y a 250 millions d’années 95 % des espèces vivantes avaient  disparu…  Ce qui signifie que cela s’est déjà produit sur notre Terre et qu’il convient de s’en souvenir.  Car si une quantité très importante d’espèces de toutes sortes venait à disparaître, nous serions vraiment menacés.  La nature, sans aucun doute,  parviendrait à recréer une biodiversité, même si cela pourrait prendre  un million d’années, mais elle pourrait s’en remettre. En revanche, qu’en serait-il des humains ?  C’est une question que nous devrions  nous poser aujourd’hui, pour sensibiliser de plus en plus, et mobiliser ceux qui croient encore en l’homme contre ceux qui ne voient que les intérêts économiques,  et tous les sceptiques qui ne voient plus loin que le bout de leur propre destin, et qu’on pourrait accuser de non assistance à planète en danger.

Publié dans N° 355 - 4e Tri 2017

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