Dans la BIBLIOTHEQUE de la Rédactrice en chef

Publié le par Le Syndicat des journalistes et écrivains

L’HISTOIRE, lorsqu’elle sombre dans la démesure et l’horreur

par la Rédactrice en chef

 

MEMOIRES – LA CAMPAGNE DE RUSSIE – par le général de Caulaincourt, Duc de Vicence, Grand Ecuyer de l’Empereur – Présentation et choix des textes par André Castelot, Librairie Académique Perrin

L’Histoire a livré, avec la campagne de Russie, un échec de la stratégie napoléonienne qui a conduit l’Empereur Napoléon 1er à sa chute vertigineuse puis à son abdication. Cette campagne faisait partie des rêves napoléoniens d’élargissement de ses conquêtes ; l’empereur contrôlait l’Europe à l’exception de la péninsule ibérique et la Russie de l’empereur Alexandre 1er était devenue le va-tout de Napoléon. Armand Auguste Louis 1ER duc de Vicence (9 décembre 1773 – 19 février 1827) 5e marquis de Caulaincourt, général et diplomate français, Grand Ecuyer de l’Empereur, fut aux côtés de Napoléon un homme fidèle dont l’honnêteté, dans la conduite militaire, tenta maintes fois de détourner l’Empereur de ses ultimes et irréalisables rêves de victoires.

La Campagne de Russie débuta le 24 juin 1812 et Napoléon projetait de porter vers Moscou son armée, la Grande Armée, forte de 680 000 hommes, de 80 000 Gardes nationaux qui défendaient la frontière impériale du Duché de Varsovie et des alliés de l’empire d’Europe napoléonienne. L’Empereur attendait avec une impatience toujours nouvelle les rapports en marche. Sa première parole était toujours : combien a-t-on fait de prisonniers ? L’Empereur et de nombreux Français se préparaient à combattre, mais les marches harassantes amenaient des pertes dans la cavalerie. Les ambulanciers manquaient ainsi que le matériel pour soigner les blessés et les chevaux étaient abandonnés sur le chemin ; ces manquements étaient amplifiés par une indiscipline notoire. De Niémen à Wilna et de Wilna à Witepsk, deux batailles furent perdues. L’empereur se fâchait. Les chevaux n’étaient plus ferrés, les forges, comme les autres équipages étaient restés en arrière. Point de clous, point d’ouvriers. Des incendies s’étaient déclarés.

Le prince souverain de Neufchâtel (maréchal Berthier), les comtes Durosnel, de Lobau conseillaient l’Empereur de ne plus engager ses troupes aussi durement. Mais l’Empereur ne se satisfaisait pas de batailles qui ne puissent ramener des prisonniers et des trophées. Moscou était en feu. Le froid devenait épouvantable ; Caulaincourt fit doubler les capotes de fourrures, et confectionner des gants et des bonnets fourrés. Cependant, l’Empereur malheureusement rêvait à une possible victoire, il voulait rester à Moscou et marcher sur Saint-Petersbourg, alors que l’hiver affaiblissait encore un peu plus l’armée. Le pain et la viande manquaient. Caulaincourt remarquait que la tendance du cœur humain est à se flatter de ce qu’il désire, même contre toute probabilité. Les espoirs de négociation de l’Empereur lui firent sacrifier un temps précieux passé à Moscou. Napoléon négligeait les avertissements  de  son entourage relatifs aux conditions climatiques qui se dégradaient. La retraite commença le 18 octobre.

Lorsque les cosaques montés firent leur apparition, l’Empereur fut assez impressionné, d’autant plus que ses équipages, attelés de chevaux harassés et affamés marchaient quatorze et quinze heures sur vingt-quatre. Les chirurgiens, les médecins sans subsistances ni médicaments, n’avaient même plus de pain pour eux et se trouvaient dans l’obligation d’abandonner les malades. Chacun pensait à soi et rien qu’à soi. L’Empereur n’admettait pas encore qu’il pût être obligé de se retirer derrière la Bérézina. La déroute se préparait : les chevaux étaient dépecés avant d’être morts et les soldats ne mangeaient donc que de la viande de cheval. Les routes étaient entièrement verglacées. Le 7 novembre à Smolensk, la température avoisinait les moins  vingt-deux degrés.                                                   

L’Empereur vivait dans l’illusion que le temps s’adoucirait et diminuerait les grandes difficultés ; cette erreur entraînait nos pertes, alors que le manque de nouvelles de France lui était un souci constant. Les Cosaques surgissaient, tuaient, le désordre s’amplifiait. On perdait des chevaux par manque d’abreuvement et il fallait casser la glace pour trouver un bord guéable. Lorsque la retraite fut décidée, c’est un tableau d’horreur qui s’offrait au regard, tant le désespoir et le carnage étaient présents de toutes parts, malheur à ceux qui s’endormaient au bivouac pour mourir presque instantanément, 10 000 hommes furent perdus.

L’Empereur avait toujours été bien servi dans la retraite, c’est-à-dire qu’il avait toujours eu du linge, du pain blanc, son vin de chambertin, de la bonne huile, du bœuf ou du mouton, du riz ou des fèves ou des lentilles, ses légumes préférés. Par moins vingt degrés, Napoléon portait de la laine et une chaude pelisse, ses bottes étaient fourrées ; il se plaignait tant du froid que Caulaincourt dût l’envelopper de la moitié de sa propre pelisse d’ours.

Arrivé le 23 novembre sur la Bérézina, Napoléon franchit la rivière du 27 au 29 novembre 1812 et crut en sa chance, mais l’armée russe emmenée par son commandant en chef Koutouzov passa à l’attaque. Ceux qui n’avaient pas pu traverser les ponts tentèrent de franchir le fleuve à pied, la glace céda et ils se noyèrent. Ce fut un chaos tragique et meurtrier (*).

La Grande Armée fut défaite à jamais : 200 000 morts, 190 000 hommes tombés aux mains de l’ennemi et plusieurs centaines de milliers de soldats avaient déjà fui tous les corps.

Lorsque son retour sur Paris fut décidé et organisé, ce qui inquiétait le plus l’Empereur était la réaction que les revers de son armée allaient entraîner en France, estimant que son arrivée à Paris devait redonner du poids à sa prépondérance politique car dans ce monde, il n’y a qu’une alternative : commander ou obéir. On me bénira autant dans dix ans qu’on me hait peut-être aujourd’hui. En route vers Paris, l’Empereur se nourrissait d’illusions et n’en voulait pas au Duc de Vicence de le désapprouver. Lorsqu’une estafette lui remettait les lettres de l’Impératrice, l’Empereur parlait d’elle et de son fils à Caulaincourt avec émotion ; il lui répondait et s’adressant à elle en lui écrivant « Ma bonne Louise ». Il croyait en sa bonne étoile mais les malheurs étaient proches. Le passé lui était une grande source de vanité.

A Fontainebleau, l’Empereur s’inquiéta pour ses troupes restées loin de lui et dit ; J’aime mieux quitter le trône que signer une paix honteuse. La tentative de suicide de Napoléon par empoisonnement échoua grâce à l’arrivée inopinée de Caulaincourt et La défaite de l’Empereur fut annoncée avec son séjour sur l’Ile d’Elbe.

On l’aura deviné aisément, la passion dominante de l’Empereur était de guerroyer. L’ambition, la soif de gloire et l’aveuglement de Napoléon venaient d’atteindre leurs ultimes limites.

(*) D’où l’expression qui a subsisté par la suite : « c’est la Bérézina ».

Publié dans N° 353 - 2e Tri 2017

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