CINEMA par Christian GREGOIRE

Publié le par Le Syndicat des journalistes et écrivains

Live by night,  de Ben Affleck

L’acteur américain a décidé de repasser pour la troisième fois derrière la caméra, en adaptant  un roman de Dennis Lehane, l’un des auteurs les plus inspirés outre-Atlantique. Ce film conte le destin de Joe Coughlin, le fils d’un haut gradé de la police de Boston, qui choisit de devenir hors-la-loi et s’allie avec la mafia italienne. Les personnages sont intéressants dans leurs multiples facettes et dans leurs sentiments diffus, les dialogues sont bons et l‘architecture de l’histoire est  suffisamment solide pour en faire un film d’action dans lequel on se laisse volontiers emporter. 

Neruda, de Pablo Larrain

La cavale du poète, traqué par le pouvoir dans les années 40, a fait vibrer le peuple chilien. En 1948, la Guerre Froide s’est propagée jusqu’au Chili.
Au Congrès, le sénateur Pablo Neruda critique ouvertement le gouvernement. Le président Videla demande alors sa destitution et confie au redoutable inspecteur Óscar Peluchonneau le soin de procéder à l’arrestation du poète. Neruda et son épouse échouent à quitter le pays et sont alors dans l’obligation de se cacher. Il joue avec l’inspecteur, laisse volontairement des indices pour rendre cette traque encore plus dangereuse et plus intime. Un hommage vibrant au poète engagé, dans cet anti-biopic épique,  et visuellement éblouissant.

Nocturnals Animals, de Tom Ford

Une riche galeriste de Los Angeles, en pleine crise existentielle, se plonge dans le polar violent écrit par son ex-mari et elle y retrouve les souvenirs de leur rupture. Si le scénario est solide, mais sans surprise,  l’interprétation est  réussie pour suivre le parcours de cette femme, et en dépit d’un déroulement parfois un peu trop mécanique, le film reste séduisant.

Patterson, de Jim Jarmusch

Dans ce film, on suit une semaine (presque) comme les autres dans la vie d’un conducteur de bus poète. Sa vie quotidienne et son jardin secret, son cahier de poèmes, dans lequel il relate toute la saveur de son monde, en n’écoutant ni son environnement ni les sirènes de la modernité. La vraie gageure d’écriture de Paterson, c’est de faire advenir, dans sa propre forme, les conditions d’émergence de cet art qui lui est propre. Plutôt que de raconter, de montrer ou d’évoquer, le film crée sa propre assise de tranquillité et d’attention pour faire de sa suite de mots une compagne de notre routine. Dans ce magnifique film-haïku, le quotidien des plus banals fait naître une poésie des plus émouvantes. D’une simplicité et d’une puissance formidables.

Souvenir, de Bavo Defurne

Liliane, chanteuse oubliée,  autrefois connue sous le nom de Laura, travaille désormais à la chaîne.  Lointaine et silencieuse sans jamais évoquer son passé. Mais un jour elle rencontre Jean, un jeune intérimaire qui rêve de devenir boxeur professionnel. Il reconnaît immédiatement en elle l'ancienne gloire qui a participé à l'Eurovision. Il se met en tête de l'aider à faire son come-back, alors que se noue entre eux une histoire d'amour. Pathétique au départ quand elle se produit devant des parterres de militaires ou dans une maison de retraite, l'héroïne va peu à peu regagner son aura perdue, alors qu'elle se met à revivre au contact de Jean. Ce film à l'esthétique soignée, dont la musique est signée par le groupe Pink Martini, oscille entre mélodrame, nostalgie, réalisme social et moments de comédie pour raconter cette histoire. Une fable plus subtile que prévu ou l’improbable triomphe.  Et où Isabelle Huppert  étonne une fois encore.

La fille de Brest, d’Emmanuelle Bercot

La Danoise Sidse Babett Knudsen, électrique, fougueuse et emportée, est l’actrice idéale pour incarner la pneumologue Irène Frachon dans ce thriller médical sur l’affaire du Mediator, et le combat de la teigneuse fille de Brest afin d’obtenir l’interdiction de l’antidiabétique responsable de la mort de plusieurs centaines de personnes depuis sa mise sur le marché en 1976, et pour faire condamner le laboratoire Servier. Grâce à son actrice, Emmanuelle Bercot parvient à insuffler des moments de légèreté, de la surprise et une sensibilité essentielles  à ce dossier bourré de statistiques  de réunions mornes et de tableurs cafardeux.  Ce faisant, elle livre un film parfois mécanique, mais efficace et redoutablement humain.

Le voyage au Groenland, de Sébastien Betbeder

Deux trentenaires parisiens, rêveurs et immatures, se mettent au vert (ou plutôt au blanc) au Groenland, et finissent par se rendre compte que l’aventure n’est jamais là où on l’attend. Plutôt que de faire de cette terre quasi déserte le cadre d’une épopée grandiose, le cinéaste colle à la tendresse et à l’humilité de son approche en transformant ce décor en grande cour de récré : parties de pêche, veillées nocturnes (sauf que la nuit ne tombe jamais), rencontres parfois maladroites… L’un des deux personnages en profite pour passer du temps avec son père, exilé dans ce village depuis des années, sans pour autant trouver quoi lui dire, et sans pouvoir se délester de sa timidité d’adolescent. Certes ce film vaut pour les gags qu’ils proposent, avec le décalage entre les préoccupations très terre à terre des deux protagonistes et les difficultés qu’ils rencontrent au bout du monde, mais c’est aussi un récit d’initiation classique dans un décor somptueux, avec des  anti-héros sympathique qui apportent, du réconfort et –c’est un comble- de la chaleur !

Theeb, la naissance d’un chef, de Naji Abu Nowar 

Un officier britannique s’invite dans un camp de bédouins. Il a besoin de leur aide pour trouver un puits, au milieu d’un désert truffé de révolutionnaires et de bandits. Dans les paysages majestueux du décor sud-jordanien, on suit le point de vue d’un jeune nomade ignorant tout des enjeux géopolitiques, dans le contexte du film, celui de la Première guerre mondiale, au moment de la chute de l’empire ottoman, contre lequel les Bédouins vont se révolter. Dans une forme de western  mis en tension par une élégante réalisation, ce film est un récit initiatique d’un enfant de dix ans dépassé par les hommes.

Swagger, d’Olivier Babinet

A quoi rêvent les adolescents des cités françaises aujourd’hui ? Quelles sont leurs visions du monde actuel et du futur ? Plutôt que d’égrener des généralités sociologiques, sur fond de faits divers sordides, façon chaînes d’infos en continu, le réalisateur a choisi de sonder les particularités, les aspérités et les imaginaire de ces jeunes. Bref, leurs personnalités. Soit onze collégiens d’Aulnay-sous-Bois hauts en couleur qui se confient devant la caméra dans un vivifiant portrait choral.
Le « swag » selon l’expression  consacrée pour désigner un look outrancier ou une attitude stylée, irradie tout le film. Le secret ? Sortir des carcans. En s’aventurant avec ces personnages attachents sur des territoires de fiction  « Swagger »  déborde les limites de son genre, un documentaire astucieux et plein de tendresse.

Dernière nouvelle du cosmos, de Julie Bertuccelli 

Ce documentaire captivant s’avance  comme le délicat portrait d’une autiste devenant artiste, à travers celui d’Hélène, 30 ans, diagnostiquée autiste très déficitaire et qui ne peut s’exprimer qu’en manipulant  des lettres plastifiées. Mais les phrases qu’elle formule ainsi se révèlent d’une troublante puissance poétique, riche en fulgurance et aphorisme.  La réalisatrice film avec pudeur ces séances d’écriture qui sont aussi des ateliers de création.  Ce  documentaire, à  travers ce chemin lumineux et hors norme, invite le spectateur à s’interroger sur les mécanismes du langage et le mystère de la création.

CINEMA par Christian GREGOIRE

Publié dans N° 352 - 1er Tri 2017

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