LES MOTS de la Rédactrice en chef

Publié le par Le Syndicat des journalistes et écrivains

PRENDRE LA PLUME, pourquoi et comment ?

Prendre la plume : pour certains, c’est ajuster leur longue vue et la pointer vers l’infiniment connu du monde ordinaire, pour d’autres, c’est une introversion pathétique cherchant à exorciser leurs démons englués dans la non-vertu.

L’écriture est à l’origine un moyen de transmission du savoir, et le restera éternellement, parallèlement à l’utilisation des ressources multimédias qui régissent nos vies jusqu’au plus intime de nos âmes. Celui qui informe, via le prisme de sa pensée et de son raisonnement, rappelle un fait et oriente forcément le lecteur. L’élément factuel est le sédiment de l’information et la manière de la relater ressort de la personnalité de celui qui émet l’information, ce vers quoi il tente de faire évoluer le lecteur, en le faisant adhérer à son entendement. L’écrit a alors une valeur de consentement marqué au fer rouge par celui qui l’utilise, il entre ainsi dans les valeurs de l’Histoire, quel que soit le sujet qui en est le vecteur. La plume informative est obligatoirement assujettie à un calcul, à un cadre, celui du sujet choisi. Il en va autrement de celui qui prend la plume sans autre fil conducteur que celui de l’imaginaire.

La plume romancière ou de fiction s’inscrit dans un très large spectre narratif ; se raconter sans en avoir l’air, partir de son vécu et de celui des autres, y ajouter le piment de l’extraordinaire qui fera s’exclamer le lecteur : « Est-ce possible ? ». Après tout, tant que le lecteur ne lâche pas le bouquin en cours de route, faute de consensus cohérent avec son désir d’avaler des lignes, la partie est gagnée. Mais il reste qu’une ombre sournoise plane sur la lecture : la mode du sujet et du style qui conduit l’écrivain vers le tiroir-caisse de l’éditeur. Si le succès s’avère payant pour l’écrivain, il faut consolider cette notoriété mais la flamme de l’inspiration est-elle toujours aussi vive pour continuer à captiver le lecteur, tout en offrant un goût novateur pour les œuvres à venir ? Ce n’est pas si sûr. Cependant, le talent de tordre les idées et les mots dans tous les sens, d’en extraire la substantifique moelle fera le jus d’un nouveau bouquin consentant et entrant dans les projets éditoriaux. L’auteur à succès a gagné la partie et la maison d’édition est dans les clous.

Tenir sa plume ou se cramponner à son clavier d’ordinateur font parfois entrer en action un psychodrame délirant et permanent. L’écriture peut avoir une valeur extraordinaire de défouloir et tous les coups sont permis, à tort ou à raison. Le lecteur découvre depuis quelque temps, chez certains auteurs, une hargne à peine contenue à l’égard de ses géniteurs qui n’en ont cure puisque disparus dans l’au-delà, après parfois une maladie trop invalidante. Au lieu de cultiver leur jardin secret et d’en distiller quelques pépites, ils n’en extraient que du compost. L’écrivain règle ses comptes sur la vie à coup de mots cinglants et de révélations cruelles confinant au sordide, c’est le scoop qui fait vendre ? Au moins cela aura servi à l’écrivain à nommer ses maux secrets, à crever ses abcès, c’est une thérapie qui fonctionne bien et intéresse malheureusement une partie du lectorat qui aimerait bien pouvoir en faire autant. Tout l’art de l’écrivain réside bien dans ce besoin d’identification que cherche le lecteur dans les lignes dévorées.

Puisque les mots s’arrangent et se dérangent, le salut peut venir d’un choix poétique ou d’une histoire assez merveilleuse marquée par l’onirique et les délices de l’absolument gentil. On peine à croire que c’est aussi payant que le morbide ou les catharsis à répétition. L’opiniâtreté à revendiquer un aspect positif de l’existence se cherche et se trouve, il y a encore une minorité d’individus qui court à petits foulées vers un eldorado que l’on croyait perdu. Nenni, fouillez dans les bacs des libraires, là où il y a de l’allégresse.

A vos plumes !

Publié dans N° 348 - 1er Tri 2016

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