EDITORIAL de Christian GREGOIRE

Publié le par Le Syndicat des journalistes et écrivains

Liberté, Égalité, Sécurité

Évidemment, les événements des derniers mois ont quelque peu changé la donne dans la façon même de vivre de tout un chacun, dans l'approche que l'on peut avoir d'une société devenue plus verrouillée, dans notre comportement même quelquefois vis a vis de certaines situations. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que la réaction sécuritaire qui a suivi les attentats et qui s'inscrit, dixit les autorités officielles, dans un contexte de risques importants, ne promet rien de bon pour tous ceux qui restent pointilleux sur leur libre-arbitre et intransigeants sur la liberté.

Nul bien sûr ne retrouvera à dire sur la nécessité de renforcer quelque peu les moyens pour assurer un minimum de sécurité notamment autour des lieux publics ; mais les lois qui ont été prises et celles à venir dépassent le cadre de la simple position défensive. Elles s'immiscent dans l'intimité de chacun, désignent des suspects, et font de ces quelques gens refusant de jouer la partition patriotique des coupables potentiels de troubles à l'ordre de public ; elles contrôlent, imposent une façon d'être et de se comporter, et finalement dégagent beaucoup de terroristes en puissance. Les dirigeants politiques faisant un amalgame un peu rapide et surtout totalement subjectif, affirment que les Français attendent cela, et que la sécurité est la première des libertés. Certes, mais la liberté n'est-elle pas le premier des droits fondamentaux ?

Dans toute l'histoire, les forces de résistance aux pouvoirs forts et aux dictatures ont toujours été qualifiées d'organisations terroristes. Il suffit de s'opposer pour le devenir. Cette fois-ci, dans un pays qui conserve -pour toujours espérons-le- une dimension démocratique, il ne faudrait pas que cette lutte contre le terrorisme débouche sur une mise à mal des libertés.

On a vu déjà il y a quelques semaines, lorsque tous les chefs d’État étaient à Paris pour la COP 21, quelques responsables d'organisations écologistes sommés de ne pas quitter leurs domiciles, et ceci dans la cadre de la loi d'exception liée à l''état d'urgence. Alors qu'il n'y avait aucun lien avec la lutte menée actuellement. Il ne faut pas se tromper de terrorisme. Les ennemis de notre société et de notre mode de vie sont bien identifiés, c'est là-dessus que le travail de recherche et d'infiltration doit se concentrer et s'intensifier.

Pour le reste, les forces sociales doivent continuer à s'exprimer. Prenons garde à ce que, au nom de la sécurité, on ne permette plus aux forces vives, associations et syndicats par exemple, de s'exprimer ou de manifester. Et puis, faire de la politique sécuritaire l'alpha et l’oméga de la lutte contre le terrorisme, c'est tenter un pari risqué sur l'avenir, manquer de sens de prévoyance et de prospective ; on ne sait jamais entre quelles mains tombera le pouvoir demain. Il faut que notre pays puisse demeurer un îlot d'acquis, dans tous les domaines où ceux-ci existent, même si certains lui reprochent d'être perdu au milieu d'un océan de modernisme exacerbé où les valeurs sont renversées. C'est ce qui fait la différence française par rapport à nombre de pays comparables. Cet ancrage mémoriel et cette capacité historique à ne jamais se laisser dicter quelques consignes que ce fût qui serait de nature à remettre en cause ce qui constitue notre modèle. Aussi, il convient d'être très prudent concernant toutes les dispositions exceptionnelles qui pourraient remettre en cause la liberté d'opinion et de réunion, et surtout, insidieusement, cette liberté d'expression à laquelle, nous autres hommes de plume, comme d'ailleurs beaucoup de nos compatriotes, restons viscéralement attachés.

Il faut toujours rester vigilant même quand, a priori, on agit pour notre bien. Il faut toujours se méfier de ceux qui veulent votre bien contre votre avis….En général, cela est rarement très sincère et non dénué d'arrière-pensée. Prenons le temps du recul et de la réflexion avant de soutenir la mise en place d'une nouvelle société, surveillée et espionnée, et surtout d'en mesurer son efficience. Prenons le temps de nous méfier ! Rien ne serait plus contre-productif qu'une dérive poussée dont les Français se rendraient compte, mais sans doute trop tard, que finalement la lutte contre le terrorisme ne serait plus devenue qu'un prétexte, alors que ce doit être l'engagement fondamental en matière de sécurité.

Sinon le fameux vivre-ensemble dont on nous rebat les oreilles ne signifierait plus rien.

Gardons l'envie de vivre à notre guise, en citoyens du monde, libres et indépendants, avec nos défauts et nos qualités, nos forces et nos faiblesses, nos utopies et nos croyances, en conservant malgré tout un peu de considération pour l'humanité.

Publié dans N° 348 - 1er Tri 2016

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