VENDREDI NOIR par Christian GREGOIRE
Les événements qui ont précipité Paris dans le chaos et la désolation le vendredi 13 novembre, ont donné lieu à de nombreuses réactions, de nombreuses prises de position, et de nombreuses interprétations des faits, et au-delà d'une situation dramatique, à toutes les interrogations qu'on ne pouvait pas éviter. La moindre des choses, quand on défend la liberté d'expression dans tous les domaines, et quels que soient les cercles de pensées qui s'expriment, c'était évidemment pour moi de manifester aussi ma sidération et mon écœurement. Mais il me semblait urgent de ne pas aller trop vite, ne pas se jeter sans réflexion aucune dans une condamnation de principe, qui va de soi, afin de pouvoir prendre du recul pour analyser les choses et leurs conséquences.
Quand l'obscurantisme, mêlé à la bêtise et à la haine, instille des idées nihilistes à des esprits fragiles et en manque d'intelligence sur la réalité du monde, cela donne de soldats extrémisés plus que radicalisés, manipulés par des esprits beaucoup plus malins et surtout beaucoup plus forts, à des fins de domination géopolitique, pour conquérir des territoires, syrien et irakien en l’occurrence, où s'est installé un nouveau califat autoproclamé ; et par extension cela aboutit à une volonté aveugle de condamner arbitrairement en imposant la violence et le terrorisme. Pour que les dignitaires de cet « état » virtuel puissent asseoir leurs doctrines sur des pauvres populations qui ne demandaient rien, pour qu'ils puissent profiter des richesses du sous-sol en même temps que du soutien financier des dictatures pétrolières et gazières du golfe, pas mécontentes d'avoir un point d'appui et un relais dans la région, il faut qu'ils imposent la terreur.
Sur les territoires qu'ils contrôlent d'abord, ce qui d'ailleurs a pour effet de provoquer une émigration massive, mais aussi en s'en prenant à l'occident en général, à la fois pour son mode de vie, mais de façon plus particulière, aux pays qui interviennent militairement pour contrarier la mise en place effective de se califat de façon pérenne. La France étant à la pointe de ceux qu'ils considèrent comme des « croisés », ils se sont donc arrogé le droit de la punir. Mais en ne voyant pas plus loin que le bout de leurs armes, car ils n’en ont pas intellectuellement les moyens.
La République a des valeurs qu'elle n'entend pas remettre en cause quelles que soient les agressions dont elle sera victime.
Malgré tout, avec un peu de recul et de discernement, ces crimes effroyables posent aussi des questions. Comment de jeunes hommes -et parfois même de jeunes femmes- qui ont grandi sur la terre de France, qui ont appris au moins le minimum du savoir et des valeurs républicaines sur les bancs de l'école, qui ont évolué dans un environnement économique et social moderne et structuré, qui se sont approprié les technologies et les avantages d'une société évoluée et civilisée, peuvent s'engager d'une façon aussi personnelle et rédhibitoire dans un mouvement réactionnaire, dont les préceptes datent de plusieurs siècles ? Il y a forcément eu dans leur parcours, dans leur intimité, une cassure sociale qui les a poussés vers une nouvelle initiation.
Ce n'est qu'une interrogation. Ce n’est pas une justification. Il n'est pas question évidemment de reporter sur cette situation de mal-être social ou d'exclusion, de désespoir et d'ignorance, toutes les causes d'une tuerie inexcusable, d'une barbarie gratuite commise par des mômes sans conscience ni sensibilité, au nom d'une religion dont ils ne connaissent même pas les fondements, et pour laquelle ils se présentent en combattants, en « djihadistes ».. Mais ce ne sont pourtant pas des combattants. Les combattants se battent au nom d'un idéal défini, pour défendre une société ou un territoire, contre des ennemis identifiés, et à armes égales.
Abattre des innocents désarmés sans autre motif que le dessein de nuire et de tuer, pour des raisons vaguement morales, c'est tout le contraire du combat, c'est le summum de la lâcheté.
Au-delà de la réaction sécuritaire immédiate, et des traques aux terroristes qui s'en sont suivies, la France comme la plupart des pays occidentaux ne pourront pas faire l'économie d'un débat sur la fragmentation d'une partie de la société et sur les réponses à y apporter. Nonobstant le fait que nous devrons continuer à vivre, avec la même envie, le même appétit, les mêmes fêtes et la même liberté, car le peuple que nous sommes, issu de la Révolution, ne se laisse pas impressionner par la terreur, et surtout ne se laissera jamais dicter sa façon de vivre.
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De l'autre côté de l'Atlantique, le lendemain du drame, nos confrères du New York Times ont d'ailleurs bien résumé notre état d'esprit, à leur manière, avec quelques poncifs, mais d'une manière tellement touchante que nous ne pouvons que les en remercier.
« La France représente tout ce que les fanatiques religieux du monde détestent : profiter de la vie sur terre de plein de petites manières différentes : une tasse de café parfumé avec un croissant au beurre, de belles femmes en robes courtes qui sourient librement, l’odeur du pain chaud, une bouteille de vin partagée avec des amis, un peu de parfum, des enfants qui jouent au jardin du Luxembourg, le droit de ne pas croire en Dieu, ne pas s’inquiéter des calories, flirter et fumer et profiter du sexe hors-mariage, prendre des vacances, lire n’importe quel livre, aller à l’école gratuitement, jouer, rire, se revendiquer, se moquer des religieux comme des hommes politiques, laisser l’inquiétude sur ce qu’il y a après la vie aux morts. Aucun pays ne vit sur Terre mieux que les Français. Paris, nous t’aimons, nous pleurons pour toi. Tu pleures ce soir, et nous sommes avec toi. Nous savons que tu riras encore, chanteras encore, fera l’amour, et guérira car aimer la vie est en ta nature. Les forces des ténèbres refluerons. Elles perdront. Elles perdent toujours. »
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