EDITORIAL de Christian GREGOIRE
Migrants, entre drame et chaos
Depuis le début de l'année 2015, plusieurs dizaines de milliers de migrants sont morts noyés en Méditerranée. Face à ce drame humanitaire, l'Europe brille par son manque de courage et de cohésion. Une faillite politique qui laisse l'Italie et la Grèce, premiers pays concernés par cet afflux massifs, seules et désemparées.
Ils arrivent épuisés dans des embarcations de fortune, généralement depuis la Libye, point de convergence de tous ceux qui fuient la guerre ou les persécutions, en Syrie, en Irak, en Érythrée, en Somalie, au Nigeria.... La liste est longue. Sur les 274.000 personnes entrées illégalement dans l'Union en 2014, elles étaient 170.000 à arriver sur les côtes italiennes. Et le mouvement se poursuit en s'amplifiant. Plus de 40.000 candidats à l'Europe ont déjà accosté, ou ont été sauvés en mer. On ne compte donc pas ceux qui n'atteindront jamais la rive. Ces chiffres, si vertigineux qu'ils finissent pas sembler abstraits, enflamment évidemment le débat politique dans toute l'Union européenne, où l'on ne parvient pas à se mettre d'accord.
Le plan annoncé par la Commission européenne prévoit notamment la réinstallation dans l'Union de vingt-mille réfugiés identifiés par le Haut Commissariat pour les Réfugiés dans les camps jordaniens ou libanais, et la relocalisation de 40.000 demandeurs d'asile syriens ou érythréens selon des clés de répartition ; ils feront leur demande d'asile dans leur pays d'accueil.
Tout cela reste un mécanisme technique, une sorte de vision anthropologique du partage des tâches et des responsabilités devant l'importance de ces migrations et les conséquences humaines dramatiques. En réalité, face à un problème qu'il n'ont pas anticipé, soit par raison idéologique soit qu'une fois encore les élites européennes -et occidentales plus globalement- se sont fourvoyées dans leurs certitudes souvent aveugles, montrant les limites de leur compétence, tous se sont vus confrontés à une urgence qu'ils ne savent pas gérer. Ce plan européen technocratique donne ainsi quelques réponses à l'opinion publique, et des solutions marquées hélas du sceau de l'absurdité. Car ce sont des propositions de surface, qui servent surtout à calmer des colères des migrants comme celle des autochtones dans les régions concernées. Mais à aucun moment, les autorités n'ont eu la décence de mettre leur orgueil dans leur poche et de se pencher de façon approfondie sur ce dossier,
en recherchant les vraies causes de cette vague inédite. Car ces migrants montrent largement la faillite de nos politiques et actions postcoloniales, par exemple l'intervention de 2011 en Libye. Ils en sont la conséquence. Les accueillir reviendrait à reconnaître cet échec et a priori l'Europe n'y est pas prête.
Face à cela, certaines organisations tentent de donner un sens même à ces flux de migrations. Dans beaucoup de pays, notamment en Italie premier touché, on insiste sur l'éducation pour expliquer ce que signifie l'immigration, que celle-ci peut être une ressource et non un coût, surtout au regard d'une population européenne qui vieillit, et que ces ressources humaines sont un capitale nécessaire pour l'avenir. Ce qui induit alors une autre vision politique, celle de renforer l'immigration légale, sécurisée pour les migrants comme pour la souveraineté des États européens. Mais les états en question sont-ils prêts à aller à rebours des tentations démagogiques en évoquant cette perspective ?
C'est pourtant la seule solution à terme pour lutter efficacement contre le trafic d'être humains. Car oui, ne l'oublions jamais, il ne s'agit pas de marchandises -dans ces cas là, quel paradoxe ! la libre circulation est totalement autorisée – mais d'être humains, d'hommes, de femmes, d'enfants. Agir immédiatement contre une arrivée jugée excessive de migrants est une chose, analyser les solutions pour accompagner ce mouvement en est une autre. Or, sur le plan de l'action sur le terrain, le dispositif européen Triton, bien qu'il ait été étendu, ne peut suffire à contrecarrer les effets de ces opérations de migrations, ne fut-ce que par la mission même qui lui est dévolue. Son mandat principal demeure la surveillance des frontières, et non le sauvetage des migrants.
Certes, dans une orientation politique toujours plus sécuritaire, on prévoit aussi d'établir une liste de bateaux suspects ou de couper les moyens de communication des passeurs, mais cela n'aura qu'un impact limité, voire même contraire à ce qui recherché, comme les opérations militaires contre les bateaux libyens, puisque les passeurs changeront de route, les voyages seront plus longs, plus dangereux et plus chers. En fait, si l'on refuse d'admettre la réalité d'une situation qui s'est internationalement dégradée, si l'on repousse l'idée même que des gens en situation de misère morale et de désespoir extrême puissent tenter de venir se retisser une vie dans un autre monde pour eux, celui des pays riches, si l'on n'accepte pas l'idée de partage organisé, si l'on fait comme si tout cela n'existait pas, c'est alors que ce qui devrait être une procédure d'accueil intelligente et humaine, peut se transformer en vagues désordonnées de migrations, dans le chaos et le drame.
Tout ce que l'on va mettre sur la table pour tenter de parer au plus pressé, de complaire aux opinions publiques, le coût des moyens de surveillance, tout cela ne serait-il pas plus judicieusement utilisé dans des structures d'accueil et de réorientation ? Quoi que l'on fasse pour s'y opposer, les gens partiront quand même. Certains dans un autre genre vont jusqu'à s'accrocher aux avions avec une chance infime de s'en sortir. C'est un signe tout de même significatif du fait qu'ils n'ont plus rien à perdre. Alors autant ne pas être dans la contrainte mais dans l'accompagnement. Le flux attendu et répertorié représenterait 0,05 % de la population de l'Union européenne. Ce qui devrait tout de même être aisément absorbable. C'est une question de volonté de la part des États. Après tout, l'Europe n'a-t-elle pas été construite sur les ruines d'une guerre pour garantir la paix ? Et éviter toute autre guerre ? Elle avait déjà montré son impuissance lors du conflit des Balkans. Cette fois-ci, car ne nous voilons pas la face, c'est bien aussi d'une guerre pour la liberté et la dignité qu'il s'agit, elle serait bien inspirée de faire preuve d'un peu plus d'intelligence et de considération, en dépassant les querelles de territoires pour trouver une véritable solution acceptable par tous.
Toutes les mesures de coercition seront vouées à l'échec, et n'empêcheront pas les migrations, car les gens n'ont malheureusement pas d'autre choix. En admettant qu'on puisse les empêcher, les laisser en Libye serait terrible. L'effondrement de la Libye, état-tampon qui a longtemps garanti notre bonne conscience, laisse en effet l'Europe et l'Afrique en contact direct. Autrement dit une situation humanitaire à vif. Pour calmer tout cela, et venir à bout du chaos libyen il faut soigner la plaie par une politique globale et courageuse qui mêle sécurité et solidarité, diplomatie et investissements. C'est une tâche qu'il ne sera pas aisée de mener, mais qui est nécessaire si l'on veut éviter une nouvelle déroute des dirigeants européens dans la gestion d'un dossier qui les dépasse.
La dignité commande d'avoir à la fois du bon sens et la compassion. Les postures défensives et le populisme ne suffiront pas à empêcher les migrants d'espérer toucher à leur tour une Terre promise.